Peintures intérieures

Mixed media / 100 x 140 cm

 Peintures intérieures
Ce titre de peintures intérieures et ses multiples sens ne sont pas sans rapport avec une des intégrations picturales les plus marquantes de Djos Janssens, celle réalisée pour la cafétéria des bureaux de la société Uhoda à Liège. Intitulée Voyages, elle s’étend sur l’ensemble des murs du local, lui conférant une nouvelle identité. On pourrait presque parler ainsi de « décor » devant lequel se joueraient des scènes du quotidien dans un contexte qui s’en abstrait. Sur ce support d’un jaune ocre chaleureux, viennent prendre place miroirs, photographies, aphorismes, démultipliant les interprétations que l’on peut associer à ce lieu. Il est passé d’une usuelle banalité à une intégration artistique à destination du confort du personnel tout en constituant une œuvre d’art à part entière, pouvant être assimilée à un environnement pictural.

Les peintures intérieures dont il est question peuvent être considérées comme étant la continuité de ce travail, mais en deux dimensions. On ne parle plus ici de cafétéria, mais tour à tour de hall d’entrée, de cage d’escalier, de portes d’ascenseur, de salon, de salle de musée, qui fonctionneraient quelque peu de la même façon. Au départ, il s’agit, à quelques exceptions près, de vues somme toute banales d’intérieurs dont l’affectation première coule de source et ne requiert guère d’attention particulière, souvent sans cachet précis, notamment pour ceux qui ne constituent que des endroits de passage. Grâce à son intervention picturale tout en nuances, Djos Janssens transforme ceux-ci en paysages intérieurs qu’il met paradoxalement en valeur sous un voile diffus leur octroyant une atmosphère aussi insoupçonnée qu’intrigante, un peu à l’image de certaines toiles du peintre Jacques Monory. Ce traitement pictural contribue à effacer les détails vernaculaires des images d’origine pour métamorphoser celles-ci et les faire basculer dans un véritable univers personnel, soit ce que l’on peut attendre d’un artiste.

Djos Janssens pourrait en rester là, mais il lui arrive néanmoins de distiller, sur le pourtour de ses toiles et de façon quasi imperceptible, quelques aphorismes dont il a le secret. Il tient ainsi à faire partager au regardeur attentif un certain point de vue sur le monde, souvent avec humour ou ironie, afin d’échapper à toute interprétation univoque et de ne pas se laisser piéger par les images, aussi séduisantes soient-elles. Comme l’écrit très bien Caroline Lamarche, le travail de Djos Janssens consiste en « une pensée, par l’image, de l’attention à porter à autrui ».

En lien avec ce qui précède, cette exposition bruxelloise est constituée comme un tout qui débute dès les fenêtres vues depuis la rue. Janssens adapte à la façade une œuvre antérieure, Le Rideau, reconfigurée pour l’occasion, façon pour lui d’introduire, dès l’extérieur, le visiteur à son travail et aux expériences visuelles et mentales qu’il induit.

 

 

 

 

On ne peut s’empêcher, lorsque l’on se trouve au rez-de-chaussée de cet hôtel de maître qui abrite la Belgian Gallery, d’avoir l’impression de se croire dans un de ces lieux que Djos Janssens aurait pu retenir pour réaliser un de ses tableaux. C’est d’ailleurs ce qu’il a fini par faire avec une de ses dernières peintures, Where are you Echo, véritable mise en abîme des lieux et de leur configuration. L’espace s’y prête à merveille, étant le parfait opposé du white cube. Il offre plusieurs possibilités de convergence entre son architecture intérieure et les peintures de Djos Janssens.

L’exposition s’est ainsi élaborée comme une mise en scène de ses tableaux, dans la mesure où ceux-ci constituent quasi des ébauches de décors. A partir de là, tout était possible et le lieu a été mis à contribution pour engager un véritable dialogue avec les tableaux de l’artiste, pour amener des jeux d’images comme on peut concevoir des jeux de mots ou des énigmes, tels qu’en raffole Djos Janssens. Si les oeuvres se renvoient les unes aux autres, à tout le moins dans chacune des salles, elles constituent aussi les pièces d’un puzzle informel. Celui-ci fait appel à la perception  visuelle du visiteur, tout en titillant son mental avec les aphorismes dont l’artiste parsème certaines de ces réalisations, jouant des titres comme des légendes, elles-mêmes prenant la forme discrète de minis peintures intérieures.
Se dégage ainsi sous nos yeux un corpus d’images qui compose in fine un véritable univers artistique qui trouve dans cet endroit un écrin des plus propices pour s’y déployer. C’est cela aussi une « exposition »: disposer spatialement les œuvres au regard du public, mais également à celui de l’artiste, car il n’a pas toujours de la possibilité de les voir selon un tel point de vue. L’exposition établit donc bien une sorte de momentum, c’est-à-dire un moment charnière dans l’élaboration d’une oeuvre.

Bernard Marcelis